Les redresseurs de Calavi


Ishola Akpo

Les redresseurs de Calavi
 
"Surtout, soyez toujours capable de ressentir, au plus profond de vous, n'importe quelle injustice commise contre n'importe qui, n'importe où dans le monde" disait Ernesto Che Guevara. Les redresseurs de Calavi (Bénin) pourraient faire de ce message du commandante leur précepte. Cette phrase aurait pu être au fronton de cette maison qui leur sert de salle d'entrainement et expliquerait mieux leur mission. Ressentir l'injustice est une chose. Proposer des solutions en est une autre. Que faire face à une justice d'Etat qui fonctionne à deux vitesses dans le monde, "selon que vous soyez puissants ou misérables…" ? C'est ainsi qu'une nouvelle classe de "justiciers" voit le jour, parce que rien n'est donné dans ce monde de la débrouille, même s'il est de bon ton d'exhorter les plus jeunes à assumer le plus d'humanités possibles. Pour ces redresseurs des petits conflits du quotidien, c'est l'inévitable nécessité du "vivre ensemble" qui doit l'emporter sur l'inévitable alternative, oeil pour oeil, dent pour dent.
 
Les Palais de justice sont avant tout des lieux de symboles, des prouesses architecturales. En général, le lieu où la justice s'exerce doit avant tout impressionner. Ses proportions sont au-delà du raisonnable, selon l'époque. Les proportions sont au Palais de Justice ce que la religion a toujours été pour l'homme avec ses promesses de paradis et ses châtiments : quelque chose qui le dépasse et qui maintient une majorité dans une totale résignation face au puissant. De sorte que tout quidam qui pénètre dans le box des accusés puisse se sentir insignifiant, présumé coupable avant même de témoigner.
 
Les redresseurs de Calavi connaissent bien ce rapport d'influence sur les décisions de justice. Ils savent que c'est au prix de ce rapport de force que l'accusé finit par avouer. Et qu'en rendant justice aux autres, on se fait justice à soi-même. On ne sait de quelles  divinités ils sont les serviteurs. L'entraînement se fait de jour comme de nuit, l'exigence est la règle d'or. Tandis que les petites affaires se règlent, les bons et les mauvais dossiers y passent, avec la justice comme seul prétexte. Mais les justiciers ne sont jamais au-dessus de la justice. Les plus grandes révolutions finissent par manger leurs propres fils. Dans les rues, les muscles se donnent en spectacle, luisant comme du marbre. Les effleure t-on, tandis qu'on croit rencontrer Poséidon ou Ogou Feraille, les corps se font chair pour laisser couler du sang et montrer leur faiblesse. Qui pensera à arrêter l'hémorragie ? Les justiciers des quartiers n'arrivent même pas à résoudre les problèmes de leur quotidien. L'idéal ne nourrit pas son homme. Tandis qu'il vole toujours plus haut, il fragilise celui qui le porte et le rend de plus en plus vulnérable.
 
Ainsi va la vie à Calavi. Loin des spectacles dans l'arène publique qui auraient été moins intéressant à rendre compte, le photographe nous invite à voir ce rituel dans les coulisses. Dans le clair-obscur d'une salle d'entrainement où le métal et les muscles se cognent, le photographe nous livre cette anti-chambre de l'influence en nous montrant le dénuement de sa naissance, tout en immortalisant chaque respiration, chaque battement de cœur. Cette complicité n'est pas sans risque. Quand parfois les corps s'affrontent entre répulsion et séduction, comment peut-il distinguer un vrai moment de tension d'un simple jeu de routine ? La ligne entre un dérapage et un jeu de collision musculaire n'est jamais tranchée. Même si l'adrénaline monte, il ne faut jamais montrer ses faiblesses. Nous sommes avant tout dans la représentation. Comme la justice !
 
Puisque le photographe privilégié, baigne lui aussi dans ce rituel de la représentation, son appareil est un couteau à double tranchant. Il sait à quel prix il ne doit pas franchir le fil ténu de la confiance. A son corps défendant. Les redresseurs réfutent toute idée de violence et tiennent à leur image de pacifique. Ils préfèrent parler de force tranquille. Et ce ne sont pas les silhouettes et les muscles qui permettent d'en avoir le coeur net. Le diable est dans les détails. Ces photographiques nous laissent percevoir le craquement des os et le flux du sang chaud qui coule dans leurs veines. Le vrai miracle de cette rencontre ne tient ni aux corps qui s'exhibent, ni même au jeu d'ombre et de lumière dans lesquelles ils sont plongés. C'est la métamorphose de cette force tranquille en quelque chose de profondément vulnérable. Et quelle métamorphose !

Par Giscard Bouchotte


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