Les Wharfs de Lomé
de Do Kokou Jacques (Togo)
Qu’est-ce qu’un wharf ?
C’est une jetée en fer haute sur l’eau qui s’avance au-delà de la barre.
La barre est une grosse vague, très grosse à certaines heures, composée en principe de trois rouleaux, qui vient se briser sur le rivage, sans trêve, ni repos. Elle empêche les navires de venir près de la plage.
Lomé a eu deux wharfs. Le premier est allemand et le second français.
Le premier, construit par les Allemands en 1904 sur une longueur de 304 mètres, fut allongé en 1908-09, puis emporté par les vagues d’une tempête le 17 mai 1911. Il rouvrit en novembre 1912 avec une parcelle provisoire, qui durera jusqu’à l’ouverture du wharf français. Les restes de cet ouvrage sont encore visibles.
Le second, de construction française, fut mis en chantier vers la fin de 1925, il entra en service le 12 juillet 1928. Il comprenait un débarcadère de 90 mètres de long sur 18,80 mètres de large. En 1950-55, les activités s’étaient accrues et le gouvernement décida de prolonger le wharf de 45,5 mètres et d’augmenter le nombre de grues de six à neuf, dont trois de dix tonnes et six de trois tonnes.
Le wharf de Lomé était le seul de la côte ouest-africaine équipé pour travailler la nuit et même les week-ends. De 12 heures au début (6h à 18h), la cadence du travail devint de 21 heures sur 24, douze heures les dimanches et les jours fériés. De jour comme de nuit des vendeuses proposaient leur nourriture aux dockers à l’heure de la descente.
Il fallait huit personnes par grue et par équipe, six personnes dans les boats (canots de 3, 6, 10 tonnes) qui amenaient les marchandises, les produits aux navires ou du navire au wharf. Les boats étaient traînés par une chaloupe à vapeur. Pour les charges lourdes, comme des locomotives, les boats étaient couplés jusqu’à trois. Les accidents survenaient souvent au cours des ces opérations.
Les paquebots embarquaient beaucoup de personnes. Les Togolais allaient en Côte d’Ivoire, au Cameroun, au Gabon… et revenaient faire leur mariage au pays et repartaient. Deux des Chargeurs -Réunis ou de la compagnie Fraissinet venaient par mois depuis Marseille, prenaient des passagers d’Abidjan pour Lomé puis allaient de Lomé à Libreville, Pointe Noire, Port-Gentil…
Les passagers embarquaient dans des chaises, une sorte de caisse renforcée de fer d’en bas jusqu‘en haut, appelée panier. La chaise pouvait heurter le bout de la barque ou plonger dans la mer, mais le passager ne pouvait pas tomber, une fois qu’il tenait les cordes. En temps normal, six personnes prenaient le panier. Mais quand il y avait beaucoup de passagers ou que le bateau était pressé dix personnes prenaient le panier : six assises et quatre debout au milieu. Les anciens de Lomé se souviennent encore de ce temps.
Une animation fébrile règnait autour du wharf à l’arrivée des paquebots où l’on assistait à des scènes émouvantes causées par la peur. Les jeunes gens qui partaient en aventure, les jeunes mariées, ainsi que leurs parents pleuraient à cause de la séparation.
Le wharf servait aussi aux importations du ciment, des hydrocarbures en vrac, des produits alimentaires, des matériaux de construction, des textiles, du sel, des poisons. Et aux importations du cacao, du café, des palmistes, du coton, du tapioca, de fécule, du coprah.
Sur le wharf il y avait des risques. En marée haute ou quand il avait tornade, les boats s’échouaient. Il arrivait parfois que les pirogues chargées de fer, de ciment ou de voiture soient prises par de grosses vagues et coulaient. Des spécialistes étaient envoyés sous la mer pour récupérer ces marchandises coulées. Souvent les voitures, les caisses ou les paquets de tôles… et des passagers tombés dans la mer étaient récupérés.
Le wharf de Lomé cessa ses activités en 1968, une année après l’entrée en fonction en octobre 1967 du port en eau profonde de Lomé, située à huit kilomètres à l’est de la ville.
Notre travail a pour objectif de faire vivre dans la mémoire des Togolais cet ouvrage qui a joué un rôle prépondérant dans l’évolution du pays, et laissé aujourd’hui sans entretien et à la merci des vagues.
Comme un serpent métallique, le wharf de Lomé intrigue encore les jeunes Loméens et les touristes en attendant qu’un raz-de-marée l’emporte.