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Rares sont les femmes marocaines qui se laissent photographier dans leurs intérieurs, surtout lorsque le photographe est un homme. Par quelle magie Ali Chraïbi les a convaincues de poser, on ne le saura pas. Ce que l’on sait au premier coup d’oeil, c’est qu’il livre là des images d’une rare intensité en mettant à nu des visages, des regards, une gestuelle de crainte et de fierté mêlées que l’on a peu l’habitude de voir.
Chacun de ces visages nous interpelle de façon pressante et bouleversante.
Lorsqu’on interroge le photographe, on apprend que ces femmes se nomment Fatima, Khadija, Henia, Milouda, qu’elles sont d’Azemmour, de Marrakech ou encore de Merzouga. On apprend aussi qu’elles sont mères, grand-mères, femmes recluses ou bien boulangères, nounous, mendiantes, prostituées. Mais est-il besoin d’en savoir tant puisque pour Ali Chraïbi, comme pour nous, regardeurs, ces femmes sont toutes des Joconde : elles appartiennent à notre mémoire universelle, elles incarnent cet « absolu du mystère de la beauté féminine » que Léonard de Vinci, mais aussi Goya, Vermeer ou encore Zurbaran ont poursuivi avec un doux acharnement. Ali Chraïbi est leur élève. Pas seulement parce qu’il maîtrise l’ombre et la lumière, dispersant des rayons sur ces femmes comme on peint des auréoles. Mais parce qu’au-delà du premier choc que suscitent ces visages souvent tragiques, traversés de rides et de cernes, marqués par les cicatrices de la vie, il a su traduire l’intensité de leur présence au monde, il a su capter cette façon qu’ont ces femmes d’habiter l’image, de remplir le cadre, de forcer les portes de l’émotion. Et ce n’est pas un mince exploit lorsqu’on songe que ces femmes sont trois fois recluses : cachées derrière leur voile, confinées dans leur maison et photographiées au 6X6, ce format carré qui cadenasse le regard, l’empêche de s’échapper du cadre.
Dos au mur, sans maquillage ni accessoire, dans la pénombre de pièces sombres et étroites, ces femmes-là rayonnent de leur seule noblesse intérieure. « La plupart d’entre elles, vous ne les remarqueriez pas si vous les croisiez dans la rue. Vous les faites poser et sur le moment, vous ne voyez rien. Vous êtes juste gagné par l’émotion, vous sentez qu’il y a de la beauté mais il faut aller vite car elles sont timides. Plus tard, vous regardez les images et vous restez saisi par toute cette beauté cachée qui vient à la lumière. Il y a une grâce, un mystère dans chacune de ces femmes. Et en même temps, toutes me sont familières. Ce sont les figures de mon enfance, ce sont les femmes du Maroc qui nourrissent les enfants, tiennent la maison, se couchent les dernières et se lèvent les premières. Ce sont les femmes qui m’ont élevé et à qui je rends hommage. »
Autodidacte, Ali Chraïbi a découvert la photographie il y a douze ans. Il a démarré cette série sur les Joconde marocaines en 2005, expose une quarantaine de portraits aujourd’hui, mais il sait déjà qu’il va poursuivre ce travail, pousser d’autres portes, enregistrer d’autres rencontres, d’autres images.
Natacha Wolinski, critique d’art